Alexandre Jollien : "Le christianisme est ma langue maternelle"

Publié le par Alexandre Jollien

 

 

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Ses petits livres font beaucoup de bien... L'écrivain et philosophe Alexandre Jollien identifie les pièges du pouvoir, de la jalousie, de l'envie, qui menacent chacun, pour mieux s'en libérer et découvrir la joie de la prière, de la rencontre, de la vie...

 

 

 

 

 

 

 

Pèlerin : Dans votre livre, Le métier d’homme (2002), vous aviez raconté comment la découverte de la philosophie vous avait permis de faire face à votre lourd handicap, conséquence d’un accident de naissance. Vous avez dû grandir dans un institut. Mais vous étiez plus fort… 

 
Alexandre Jollien : J'ai donné l'image de la personne handicapée qui réussit, qui se bat, qui est joyeuse. Parce qu'avec cet accident de naissance, il a fallu se battre. C'est ce combat que j'ai raconté. Aujourd'hui, je ne veux plus faire le malin : j'ai les mêmes problèmes que les autres ! On peut assumer le handicap, mais les blessures dues à la condition humaine, se lever le matin, le sentiment d'être incompris... touchent tout le monde.

 

Si vous pouviez vous passer du corps et être simplement « le philosophe », serait-ce plus simple ?

 
Oui. J'aurais bien aimé mettre le corps de côté pour régler tous les problèmes. Et puis je me suis rendu compte que ce n'était pas la solution. J'ai mis du temps à habiter mieux ce corps pour vivre dans la joie et tenter le détachement.

 

Cette tentation de la négation du corps est-elle liée à votre handicap ?

 


C'est plus lié aux passions qu'au handicap. La méfiance du corps et parfois la haine du physique sont dues à la jalousie qui m'envahit par rapport aux autres, aux hommes « normaux », sans handicap. Mais c'est un trouble de l'âme qui se compare, qui voudrait être ailleurs.Et ce sentiment de jalousie, tout le monde le ressent !

 

Vous aviez trouvé dans l’ascèse une solution, mais vous vouliez, là encore, être le meilleur…

 


Toujours vouloir être dans l'idéal ! Et je ne suis pas à la hauteur. « Tout est vanité », dit l'Ecclésiaste. Si on ne compte que sur soi, on ne va pas loin. Il y a un risque à récupérer l'ascèse, en se disant : « Je vais tout maîtriser. » Or, la véritable ascèse, c'est renoncer à la maîtrise absolue. C'est aussi une forme d'acceptation du manque.

 

Les limites s’imposent : le corps garde toute son importance…

 


Ah oui ! J'ai mis du temps à l'accepter. Mais je ne suis pas le seul : je suis étonné que le christianisme, religion du corps par excellence, de l'incarnation, soit si souvent tombé dans le mépris du corps. Il a fallu du temps pour que je découvre, dans la tradition chrétienne, des merveilles sur l'ascèse, le dépouillement, le renoncement, qui sont tout sauf de la tristesse, mais de la joie.

 

Être ce « philosophe nu » d’après le titre de votre nouveau livre*, c’est parler de ses limites ?

 


Je n'ai pas vécu une journée dans un corps normal, et je me disais que si j'étais un autre, je serais beaucoup plus heureux. C'était enraciné en moi. Mais c'est faux. Mon livre m'a permis de mettre le mot « jalousie » sur cette illusion de la maîtrise. Est-ce que je m'abandonne à la vie ou à la jalousie ? Avant, c'était un combat intellectuel. Aujourd'hui, grâce à la place accordée à la prière, j'essaie, petit à petit, de consentir à cette réalité humaine.

 

Tout le monde est concerné, handicapé ou pas.

 


Je le pense. Chacun fait face à ses propres blessures, faiblesses, passions. Mais ma réponse a évolué : c'est davantage une invitation à l'abandon qu'au combat. Ce chemin m'a conduit vers le zen, qui m'a ramené ensuite à mon christianisme natal. La vie spirituelle au quotidien, avec toute la difficulté de pratiquer, est un formidable élan.

 

Qu’est-ce que vous appelez vie spirituelle ?

 


Je pratique une heure de méditation zen par jour : ça me ramène au corps, et c'est une porte ouverte vers la prière. Avant le zen, je priais sous forme d'une demande, presque exclusivement : « J'aimerais que mes enfants me survivent, que ça ne se passe pas trop mal... » Maintenant, c'est plutôt un grand silence, une écoute, essayer d'être le plus aimant possible.

 

Comment conjuguez-vous le zen et votre foi ?

 


Le zen, c'est le silence intérieur. Il y a même trois silences : silence du cœur, silence du corps et surtout silence de l'esprit. Je pratique le zen, mais je le vis en chrétien. Le zen permet de descendre intérieurement, tout au fond, où je crois trouver Dieu et l'amour. Il y a une différence entre le moine bouddhiste serein, paisible, et le chrétien qui s'engage, qui vit une relation. J'ai lu hier l'Évangile qui parle de Nicodème, un des premiers disciples de Jésus : « Renaître d'en haut ». J'ai trouvé cela magnifique !

 

Cela signifie-t-il que la prière et le zen se complètent  ?

 


La méditation, c'est se rendre disponible à une parole. Une parole qui est silencieuse, parce qu'il n'y a pas de réponse absolue, mais il y a une écoute. Il faudrait éviter le syncrétisme mais, plus je lis les paroles de Bouddha, plus j'approfondis ma foi. Ma langue maternelle, c'est le christianisme. Elle me nourrit et m'invite au dépassement. Ma foi, c'est aller vers l'autre, aimer l'autre au quotidien.

 

 

► Les livres d'Alexandre Jollien
- Le philosophe nu , d’Alexandre Jollien, Éd. Seuil, 2010, 197 p. ; 15 €.
- Le métier d’homme , Éd. Seuil, 2002, 90 p. ; 9 €
- Éloge de la faiblesse , Éd. Le Cerf, 1999, 101 p. ; 14,40 €.

 

 

 

 

Source : La revue "Pélerin" ( lien )

Publié dans Christianisme

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