Alexandre Jollien : "Se désarmer de patience..."

Publié le par Alexandre Jollien

 

 

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Un proverbe dont seuls les Créoles ont le secret dit : "Avec patience et crachat, on fait entrer un pépin de calebasse dans le derrière d'un moustique." Patience et crachat, reddition et activité, toutes deux sont requises sur un chemin spirituel.

 

Je le répète à l'envi, devant la souffrance, il s'agit avant tout de poser des actes, de soulager, d'apaiser, de guérir au mieux et au plus vite. Et une saine impatience pourrait remédier à bien de nos maux, nous pousser à l'engagement. Pourtant, il est des épreuves qui résistent, de vives douleurs qui mettent en échec tous nos expédients. Que faire donc, quand il n'y a rien à faire ?

 

Le "il faut s'armer de patience" m'a toujours exaspéré, car il réclame un volontarisme, un effort que celui en proie à de puissants tourments est peut-être précisément incapable de fournir. Sans parler d'un fatalisme, d'une indifférence que l'on déguise à peine. La patience n'a que peu à voir avec la résignation. Elle pourrait bien mobiliser toute l'âme et constituer la quintessence de la disponibilité à ce qui est. Les "sois patient" chargent d'une nouvelle contrainte celui qui ploie déjà et qui manque presque de tomber. 

 

Le poète persan Djami a dit : "Tu désires, par la mystique, échapper à toi-même. Il faut supporter la blessure de cent épreuves sans bouger de ta place." L'auteur met en garde : entre le danger de se fuir et de chercher dans la spiritualité, la philosophie ou que sais-je le moyen de se confectionner un bonheur pépère, de se protéger bien à l'abri de la vie, Dieu, la religion, les exercices spirituels deviennent des remparts, des pansements, des béquilles.

 

Angelus Silesius, dans le "Pélerin chérubinique", signalait le même danger : "Homme, si tu cherches Dieu pour avoir le repos, tu te trompes encore, tu te cherches et non Lui, tu n'es pas encore enfant mais esclave." L'exigence, ici, parait atteindre des sommets. Comment supporter la blessure de cent épreuves sans bouger de ma place ? Elle m'indique néanmoins une voie vers la patience. Je perçois tout d'abord qu'il ne m'est pas demandé de patienter toujours, mais de patienter ici et maintenant, seconde après seconde, instant après instant , une blessure après l'autre. Lorsque j'imagine devoir patienter, le découragement me gagne et je suis soumis à l'agitation la plus vive. Et si le verbe patienter ne se conjugait qu'au présent ?

 

"Sans bouger de ma place." Cette pratique semble déjà plus accessible. Ici, le corps peut venir à la rescousse. Quand l'esprit s'agite, lorsqu'il me traîne en tous sens, oser ne pas bouger, ne pas faire le moindre geste. En voilà une action : ne rien faire, demeurer là, disponible, sans vouloir réagir, sans souhaiter  échapper à moi-même. Aussi, se désarmer de patience, par la patience, revient à quitter, progressivement, tous ces mécanisme, ces réflexes, cette propension à l'action, cette armure qui, plus que nous protéger, nous isole et nous coupe du monde.

 

Aucune cuirasse ne nous préserve contre les coups du sort, contre les déceptions quotidiennes, contre les mille et un tracas. C'est un leurre. Djami m'invite à une attitude moins guerrière. Lorsqu'il n'y a pas d'autre issue, ne faire qu'un avec les blessures, les accueillir, les supporter ou plutôt les laisser passer. Si je connais la peur, je peux la vivre sans résistance, ne plus m'opposer à elle, ne plus adopter la posture du guerrier qui combat contre l'invincible adversaire.

 

La patience n'est pas une arme, c'est l'acte souverain qui les dépose toutes car elle les sait inutiles.

 

 

 

Alexandre Jollien,

pour l'hebdomadaire "La Vie".

 

 

 

 

 

 

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