Est-il possible de ne plus souffrir ?

Publié le par Denis Marquet

 

 

 

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Il est un lieu en nous où règne l'obsession de la souffrance et où, dans le but de l'éviter ou de l'annihiler, nous ne cessons de nous interroger sur ses causes. Nous pouvons chercher celles-ci dans le monde extérieur, attribuant alors notre souffrance à ce qui n'est pas nous : autrui ou évènements. Nous nous efforçons donc de changer ceux-ci, avec quelques succès apparents et bien des échecs réels. Car il est malaisé de contrôler les circonstances de notre vie et encore davantage de changer autrui. Si nous y parvenons, c'est au prix d'une grande tension, de l'angoisse que le résultat ne soit pas durable et, pour ce qui concerne autrui, d'une réaction souvent violente à une emprise toujours ressentie elle-même comme violence. Parfois, désespérant de dompter les causes extérieures de notre souffrance, nous cherchons quelque soulagement dans la plainte.

 

Avec plus de lucidité, nous en arriverons peut-être à quitter la posture de victime en situant les origines de notre mal-être en nous-mêmes. Nous nous efforcons alors de changer ce que nous sommes. Là encore, les résultats sont incertains. Un premier écueil est le sentiment de culpabilité (si je souffre, c'est à cause de moi), nouvelle source de tourment. Parvenons-nous, au prix d'un gros effort, à modifier certains de nos comportements ?

 

Les psychanalystes le savent, les symptômes se déplacent et, quand l'un se retire, souvent un autre prend sa place. En outre, même si nous obtenons un réel changement, un pénible constat nous attend : la souffrance ne disparait pas pour autant. La tentation est grande, alors, d'abandonner le chemin. C'est plutôt l'occasion de modifier radicalement notre stratégie.

 

Nous croyons que notre guérison est une question de temps. Nous nous trompons : elle est une affaire d'espace; elle dépend du lieu intérieur dans lequel nous nous situons. Si notre conscience se trouve dans l'espace de souffrance en nous, il est vain d'espérer qu'en ce lieu elle cesse un jour de souffrir. Mais au prix d'un petit déplacement, elle peut se trouver instantanément, en un lieu étranger à la souffrance. Ce n'est pas une affaire d'évolution, c'est une décision ici et maintenant.

 

La difficulté vient d'un paradoxe : se trouver hors de la souffrance suppose d'accepter la souffrance. L'obsession de faire cesser la souffrance nous maintient en effet dans un lieu de tension qui est l'espace même de la souffrance.

 

Raidis contre l'éventualité de la douleur, tendus vers des causes de soulagement et des opportunités d'anesthésie, nous nous maintenons à la périphérie de nous-même, où, coupés de notre centre vivant, nous ne pouvons qu'être mal. Au contraire, l'acceptation de nos sensations, ici et maintenant, par la détente qu'elle suscite, nous dépose en ce lieu le plus intérieur de notre être où la souffrance n'est tout simplement pas.

 

Là règnent la paix et une joie qui n'a pas d'autre cause que le fait d'exister. Alors, nous n'allons plus vers le monde obsédés par ce qui peut nous faire mal ou nous soulager, mais disponibles aux présents qu'il offre. Nous ne regardons plus nos frères comme des baumes ou des blessures, mais pour ce qu'ils sont indépendamment de nos besoins. Naît l'émerveillement. Car, pour celui qui se situe dans le coeur paisible de son être, tout est cause de joie.

 

 

Denis Marquet,

philosophe.

 

(Revue "Nouvelles clés")

 

 

 

 

 

 

 


Publié dans Tous horizons...

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